Coup de gueule de la semaine concernant un documentaire sur les conditions de travail dans le jeu vidéo (Game Spectrum)

Si vous êtes intéressé par la créa­tion de jeux vidéo,  ou sim­ple­ment curieux, vous vous deman­dez peut-être com­ment fonc­tionne un stu­dio, quelles sont les con­di­tions de tra­vail, etc.

Game Spec­trum est une série de doc­u­men­taires sur le jeu vidéo entière­ment gra­tu­ite et sans pub­lic­ité. Elle est indépen­dante car financée dans son inté­gral­ité par vous et l’aide publique du CNC.  Chaque épisode est le résul­tat d’un long tra­vail de recherche doc­u­men­té, sour­cé, libre et engagé. L’émission cherche à ques­tion­ner et à racon­ter le jeu vidéo dans son rap­port au monde et à la société.

Si cela vous intéresse, voici un épisode con­sacré aux con­di­tions de tra­vail dans le domaine (1H09):

On y abor­de le crunch, cette pra­tique du secteur du jeu vidéo qui con­siste à mul­ti­pli­er les heures de tra­vail sur des péri­odes cour­tes, le plus sou­vent en fin de pro­duc­tion (com­plétez par ce dossier). Les employés comme “vari­ables d’ajustement” pour des plan­ning mal maitrisés… Une pra­tique qui sem­ble “accep­tée comme telle” par le secteur, en com­mençant par les écoles de J&V qui for­ma­tent des élèves mal­léables. Mais au final, les gens s’épuisent, font des burn-out, voire des dépres­sions, y per­dent leur san­té. De quoi sor­tir de l’industrie du jeu vidéo de façon dés­abusée.  La faib­lesse des syn­di­cats représen­tant les salariés de cette indus­trie est liée à la jeunesse de cette dernière. Dans le monde du ciné­ma, les salariés sont bien mieux représen­tés.  C’est une véri­ta­ble perte d’expérience dans les stu­dios car il est rare qu’un salarié reste longtemps dans la même struc­ture.

De mon coté, j’aimerais mod­ér­er tout cela. Il y a aus­si un bon pen­dant au rush, à ces nuits blanch­es pour ter­min­er un pro­jet… ce sont des phas­es d’excitation où l’on est par­fois plus créatif, plus pro­duc­tif car on il faut aller vite. J’aime ces moments… mais il ne faut pas que cela devi­enne une habi­tude de tra­vail. Il faut des phas­es de rush, et des phas­es de ralen­tisse­ment. Soit, en effet, cela con­stitue un sur­plus de tra­vail qui doit rester ponctuel et qui devrait être récom­penser sous une forme ou un autre. Soit c’est dans une cul­ture d’entreprise où on alterne avec des phas­es récréa­tives où l’on peut dis­cuter d’un pro­jet dans la salle de sport du stu­dio, jouer à un jeu ou toute autre activ­ité qui est à la fois du tra­vail, mais aus­si une façon de récupér­er…  J’ai pu con­stater que beau­coup avait ten­dance à pra­ti­quer le crunch car ils se sen­taient respon­s­ables des retards pris en pro­duc­tion — ce qui est peut-être vrai, mais on ne peut pas deman­der à un junior de savoir s’organiser et plan­i­fi­er son tra­vail comme un sénior. Il est donc impor­tant d’encadrer forte­ment ces phas­es qui peu­vent se révéler destruc­tri­ces pour cer­tains. Pour ma part, je suis un mau­vais élève : impos­si­ble de pren­dre de la dis­tance avec les pro­jets sur lesquels je tra­vaille… je suis à fond et je m’implique corps et âme. Alors, le rush… je con­nais, mais je l’ai choisi, je ne le subis pas.

Le doc­u­men­taire abor­de égale­ment la cul­ture d’entreprise très mas­cu­line des stu­dios. C’est à la mode… je préfère ne pas m’exprimer sur le sujet. Dans tous les cas, ce n’est pas seule­ment lié à ce secteur.

Le secteur du jeu vidéo fait rêver, ce qui fait beau­coup de gens veu­lent y tra­vailler”. Cela joue à la baisse pour les salaires. On entre­tient beau­coup le mythe de la créa­tion des jeux comme il y a 20 ou 30 ans. Aujourd’hui, c’est une véri­ta­ble indus­trie, avec son organ­i­sa­tion, ses automa­tismes… à moins d’être game design­er, on ne voit le plus sou­vent qu’une toute petite par­tie d’un jeu tant il y a de gens qui bossent dessus. Ou alors, il faut tra­vailler dans un petit stu­dio indépen­dant, à taille humaine, avec sou­vent une ges­tion famil­iale de l’entreprise (au sens du “bon père de famille”). Cet aspect n’est pas vrai­ment abor­dé par le doc­u­men­taire, car l’indie, c’est moins de l’industrie que de l’artisanat au final.

Bon, per­son­nelle­ment, je veux bien enten­dre les argu­ments énon­cés con­cer­nant les abus de cer­tains stu­dios, le manque de pro­tec­tion liée à la con­ven­tion col­lec­tive SYNTEC (et encore, c’est celle des ingénieurs con­seil ne l’oublions pas)… Je trou­ve que ce doc­u­men­taire est un peut trop “mil­i­tant de gauche”. Dire que les salariés sont plutôt CSP+, copains des chefs d’entreprise, adeptes de “tra­vailler plus pour gag­n­er plus”… ça sonne un peu trop mil­i­tant poli­tique à mon gout. D’ailleurs, on y retrou­ve une cri­tique du cap­i­tal­isme et du libéral­isme, oubliant que le monde du jeu vidéo est sub­ven­tion­né comme pas mal d’autres secteurs dits “cul­turels” et qu’on est plus du tout dans une logique de marché dans ce cas. Mais on s’éloigne… Je vois avoue que j’ai eu l’impression d’assister à une réu­nion du PCF pen­dant une dizaine de min­utes à la moitié du reportage…  En 34:53, l’un des par­tic­i­pants avec une cas­quette type “étoile rouge” pro­pose que tous les salariés devi­en­nent décideurs !  un autre pro­pose que cha­cun ait des droits d’auteur sur son tra­vail (pour lequel il est payé rap­pelons le). Ok, alors tous les salariés finan­cent l’activité (voir hypothèquent leur bien) et si cela se passe mal, tout le monde boit le bouil­lon. Rap­pelons qu’en France, rien n’empêche un groupe d’individus de se lancer en SCOOP  ou en asso­ci­a­tion pour pro­mou­voir une autre forme de ges­tion. D’ailleurs, le mod­èle est décrit en 46:31 avec Motion Twin (excel­lent Stu­dio au pas­sage, à l’origine de Dead Cells). Bon, je vais m’arrêter ici pour le coté poli­tique et économique, mais ça gâche réelle­ment le doc­u­men­taire…

Je trou­ve que le tableau qui est brossé est trop “noir” et qu’il a ten­dance à met­tre tous les stu­dios dans le même panier… “tous pour­ris”. J’aimerais rel­a­tivis­er: tous les domaines où la pro­duc­tion est étroite­ment liée à la créa­tion artis­tique ont un point com­mun — cela génère un stress impor­tant. D’un coté il y a de l’argent, des objec­tifs… pas mal de stu­dios ou d’éditeurs ont bu le bouil­lon après un échec com­mer­cial — et même des gros. A coté de cela, il ne faut pas for­cé­ment chercher la faute coté employeurs — je vous ren­voie à ma vidéo sur “créa­tion de jeux vidéo et dépres­sion”. Quand on créé un jeu seul, ou qu’on par­ticipe à sa créa­tion, on a envie que cela fonc­tionne, d’être recon­nu…  on ne compte pas ses heures, et si ça ne marche pas, alors cela peut devenir très dif­fi­cile. Pas besoin de mau­vais patrons pour cela. Il y a un marché, une offre et une demande. Certes, beau­coup veu­lent tra­vailler dans ce domaine. Mais quand on est bon, un stu­dio n’a pas intérêt à nous per­dre. De fait, quand un pro­jet réus­sit, les bons stu­dios, ceux qui sont malins, vont répar­tir de façon intel­li­gentes les rewards vers les meilleurs atouts. C’est quand on démarre que c’est dif­fi­cile, il faut en avoir con­science et savoir devenir indis­pens­able. J’avais envie d’ajouter cela car si on ren­tre trop de reven­di­ca­tion dans la tête des gens, on oublie que la méri­to­cratie, cela a aus­si du bon et qu’à réclamer des droits avant même de prou­ver ce qu’on vaut, ça fait aus­si fuir les stu­dios vers des pays où l’on aura moins bour­ré la tête des gens avec de genre de choses. Vers la fin du doc­u­men­taire, on par­le “syn­di­cat”, que les jeunes veu­lent ce que leurs par­ents ont eu, une retraite, etc.… Mais évidem­ment, c’est louable ! Mais cela n’a rien de spé­ci­fique à l’industrie vidéoludique ! Et d’ailleurs, les syn­di­cats sont en perte de vitesse partout — ils n’apportent pas une réponse aux salariés. Le prob­lème est ailleurs, il est plus glob­al, plus pro­fond. Il est d’ordre poli­tique.

Et là, je joue un peu l’avocat du Dia­ble car ma posi­tion est plus nuancée en réal­ité. Je ne fais que me pos­er à l’autre extrémité de la bal­ance car j’ai trou­ve que le doc­u­men­taire pen­chait trop d’un coté. j’aurais aimé qu’on par­le aus­si de posi­tif, de chal­lenge, de pas­sion, d’esprit d’équipe, de la joie d’un pro­jet final­isé qui est bien accueil­li. Ok, le monde de la créa­tion du jeu a bien changé… je suis le pre­mier à cri­ti­quer cette vision indus­trielle du secteur. Oui, moi non plus, je ne suis pas cer­tain qu’on y perdrait si on ne pou­vait plus pro­duire un Assassin’s Creed ou un Far Cry 47… j’ai une préférence mar­quée pour les pro­jets plus petits, plus inno­vants. Mais de là à dress­er un por­trait sin­istre du secteur… je trou­ve ça dom­mage, et assez symp­to­ma­tique du malaise français dans sa glob­al­ité.  No fate… no future… c’est dom­mage, ce n’est pas ain­si que le vit le monde. Il y a un tas de pays émer­gents avec des gens motivés, qui ont le sourire et qui imag­i­nent leur avenir avec envie. Je ne dis pas que nous avons tort dans notre con­stat général. Je dis que l’intellect seul est stérile. Qu’il faut par­fois retrouss­er ses manch­es et abor­der le futur avec l’optimise de la volon­té. Sinon, autant se met­tre une balle. Ce sera mon mot de la fin. Mais cela ne sera pas le dernier (je l’espère).

Avec Nico­las Turcev Noah Young Alex­is Col­in Corentin Séchet Anaïs Simon­net Katharine Neil Meh­di Deb­babi-Zour­gani Sébastien Bénard.

Soutenir Game Spec­trum : https://tipeee.com/game-spectrum | S’abonner : http://bit.ly/Sub_GS

Edit du 09/03: Pour com­pléter votre lec­ture, je vous pro­pose un témoignage de Katie Chi­ro­nis, game design­er actuelle­ment en poste chez Riot Games  sur le thème de “La peur per­ma­nente de per­dre son emploi, une réal­ité dans le secteur du jeu vidéo” (intro en français).

Une réflexion sur « Coup de gueule de la semaine concernant un documentaire sur les conditions de travail dans le jeu vidéo (Game Spectrum) »

  1. Bon­jour, mer­ci pour cet avis non seule­ment intéres­sant et très nuancé, mais aus­si assez remar­quable (à mon avis) par sa prise de recul sur de nom­breux sujets de société qui vont bien au delà du domaine du jeu vidéo. On peut ne pas être d’accord avec vous (per­son­nelle­ment je partage votre avis, tout en n’ayant vis­i­ble­ment pas votre con­nais­sance de ce milieu pro­fes­sion­nel), mais vous bal­ayez vos points avec pré­ci­sion et hon­nêteté. C’est avec ce genre d’intervention que l’on mesure à quel point ces valeurs se sont per­dues sur le Web, au prof­it de l’instantanéité et de la sim­pli­fi­ca­tion à l’extrême (cul­ture du manichéisme et de l’indignation, entre autres choses). En bref, con­tin­uez, vous tenez quelque chose, et a min­i­ma le lecteur que je suis vous remer­cie pour un pro­pos assez rafraîchissant.

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