Gilgamesh, roi d’Ourouk par Silverberg

ourouk

« Le général a souri du bout des lèvres. Cela est vrai. Cepen­dant mes sol­dats aus­si te regar­dent. Ils sont ten­tés de voir en toi plus qu’un sim­ple mor­tel, un dieu, car aucun homme ordi­naire ne saurait com­bat­tre à ta façon. Et cette atti­tude est sus­cep­ti­ble d’en­traîn­er des com­pli­ca­tions, com­prends-tu? Car il est certes salu­taire de compter un héros par­mi nous dans la bataille; mais la présence d’un dieu se révèle par­fois décourageante. Chaque jour, vois-tu, chaque homme de l’ar­mée caresse l’e­spoir d’ac­com­plir des mir­a­cles de vail­lance, et cet espoir affer­mit son bras dans l’af­fron­te­ment. Mais la pen­sée que ses efforts sont vains à le hiss­er au rang de héros de la journée parce qu’il entre en com­péti­tion avec un dieu, cela sape son esprit, cela pèse lour­de­ment sur son cœur. Alors lance tes javelots de la main droite, fils de Lugal­ban­da, de la gauche si tu veux, mais non des deux. Com­prends-tu mon souci ? Je com­prends. A la suite de quoi je me suis effor­cé de ne lancer le javelot que du bras droit, dans l’in­térêt de mes com­pagnons. Mais dans l’ardeur de la bataille il n’est pas tou­jours facile de se sou­venir que l’on a promis de se bat­tre avec telle main. Il m’ar­rivait d’empoigner un javelot de la main gauche et c’eût été folie que de chang­er de prise pour le pro­jeter. Si bien que je n’ai guère tardé à cess­er de m’en souci­er. Nous avons rem­porté cha­cun des engage­ments. Et le général s’est abstenu d’y refaire allu­sion. » [P94-95]

« J’AI REPRIS ma longue péré­gri­na­tion; mais toute détresse et démence qu’elle fût, elle avait désor­mais un but. Je ne pour­rais dire com­bi­en de mois j’ai marché de la sorte, à tra­vers quelles steppes, quelles val­lées, quelles plaines. Je chem­i­nais par­fois pénible­ment face à l’as­tre solaire, œil immense et furieux de blanche incan­des­cence qui m’é­tour­dis­sait; par­fois le soleil se tenait dans mon dos, pâle et bas sur l’hori­zon; par­fois encore sur ma gauche. Mais j’ig­no­rais quelles direc­tions j’empruntais. J’ai croisé des riv­ières et je les ai franchies à la nage; je doute qu’il se fût jamais agi de l’un ou l’autre des deux fleuves du Pays. J’ai tra­ver­sé des marécages et des ter­ri­toires de sables humides comme une fange sous mes pas. J’ai franchi des dunes et de vastes éten­dues arides. Je me suis frayé pas­sage dans des hal­liers de joncs épineux qui me tail­ladaient la chair comme des enne­mis vin­di­cat­ifs. Je me nour­ris­sais de lièvre, de cas­tor, de san­gli­er et de gazelle, à défaut de quoi je me con­tentais de lion, de cha­cal et de loup; si la terre n’é­tait pas giboyeuse, je mangeais des racines, des noix et des baies sauvages. Et quand il n’y avait rien à manger, je m’en pas­sais sans peine. Une force divine m’habitait. De nature divine était aus­si ma quête. » [P293]

« CE FUT un voy­age de peu d’a­gré­ment, semé d’embûches. Je n’en garde pas un sou­venir atten­dri. J’ai mis des jours et des jours à descen­dre le ver­sant mérid­ion­al de la mon­tagne sous une chaleur tor­ride ; le soleil, dans sa course ascen­dante, me frap­pait comme un gong bru­tale­ment sonore. Je craig­nais que sa vio­lence ne m’aveu­gle et m’as­sour­disse à la fois. Les nuits appor­taient l’âpre froidure des vents hurleurs, mor­dants comme lame. Les rochers aux arêtes coupantes étaient bran­lants ; si je fai­sais un faux pas, ils glis­saient en me pro­je­tant aux nar­ines des nuages de pous­sière rouge et sèche. Par deux fois je me suis blessé les jambes dans l’escalade; cent fois je me suis coupé dans une chute. La soif me tor­tu­rait en per­ma­nence. Tout au long du dévers, des essaims acharnés d’in­sectes agres­sifs me tour­naient autour du vis­age, cher­chant mes yeux. Pour toute nour­ri­t­ure je ne trou­vais que les lézards endormis au soleil ain­si que les insectes sauteurs à longues pattes qui abondaient en ces lieux. En guise d’eau je mâchais les brindilles des plantes ché­tives dont la sève me brûlait la bouche. Du moins, je n’ai pas croisé de démons. Des lions par­fois, tout aus­si pous­siéreux et lam­en­ta­bles que moi-même, et qui se sont tenus à l’é­cart. Sou­vent je doutais de sur­vivre jusqu’au bas de la pente et quelque­fois la cer­ti­tude de l’échec me gag­nait. L’im­pos­si­ble cepen­dant, je l’ai con­staté, à l’épreuve se révèle sou­vent très dif­fi­cile sans plus, par­fois même malaisé seule­ment. Tel fut le cas. Je n’i­rai pas jusqu’à dire que descen­dre cette mon­tagne était aisé : aucun autre homme peut-être n’y serait par­venu » [P301]

«  Je suis Gil­gamesh, ai-je répété. Alors, la force et la chaleur que je sen­tais en elle m’ont con­duit à la con­fi­dence. De pot de bière en pot de bière je lui ai par­lé d’Enki­dou, mon frère, mon ami que j’avais ten­drement aimé, qui traquait l’âne sauvage des collines et la pan­thère des steppes. Je lui ai dit notre com­pagnon­nage, nos chas­s­es en com­mun, nos joutes ami­cales, nos fêtes partagées; les exploits qu’ensem­ble nous avions accom­plis. Je lui ai dit le mal qui l’avait abat­tu, je lui ai dit son tré­pas et le deuil qui m’avait affligé. « Sa mort me pèse ain­si que la plus douloureuse des pertes. Com­ment pour­rais-je con­naître la paix? L’a­mi que je chéris­sais tant s’en est retourné à l’argile.

— Ton ami a péri et tu t’es beau­coup lamen­té. Oublie-le main­tenant. Aucun cha­grin n’é­gale celui que tu as enduré.

— Tu ne me com­prends pas.

— Alors explique-moi. Elle m’a servi une autre bière.

Avant de répon­dre j’ai pris une longue gorgée de la bois­son douce et mousseuse. « Sa mort m’a plongé dans la crainte de ma pro­pre dis­pari­tion. Et c’est depuis ce temps que je par­cours le monde à l’aven­ture.

— Tous, nous devons mourir.

— Tou­jours et partout j’en­tends dire ces mots : l’homme-scor­pi­on dans la mon­tagne, Utu du haut du fir­ma­ment me les ont répétés ; toi-même aujour­d’hui. Faut-il vrai­ment que je m’é­tende un jour comme Enki­dou pour ne plus jamais me relever dans les siè­cles des siè­cles ?

C’est ain­si, Gil­gamesh », a‑t-elle con­clu d’une voix sere­ine.

Une fureur brûlante me gag­nait. Com­bi­en de fois n’avais-je pas enten­du cette réponse : C’est ain­si, c’est ain­si, qui réson­nait à mes oreilles comme le bêle­ment du mou­ton? N’y avait-il que moi pour con­tester l’au­torité sou­veraine de la mort ?

Non ! Me suis-je écrié. Je ne l’ac­cepte pas ! Je con­tin­uerai mon chemin, j’i­rai de par la terre entière s’il le faut, jusqu’à ce que je sache com­ment échap­per aux griffes de la mort ! »

L’auber­giste s’est approchée, elle a posé un long regard sur moi. Sa main s’est douce­ment abais­sée sur mon bras. Une fois encore j’ai ressen­ti la force éman­er d’elle, et la ten­dresse au coeur de cette force. Une aura de bon­té entourait cette femme, elle pos­sé­dait l’én­ergie tran­quille d’une mère. Benoîte­ment elle m’a dit : « Gil­gamesh, Gil­gamesh, où cours-tu? La vie éter­nelle que tu cherch­es, jamais tu ne la trou­veras. Fini­ras-tu pas l’ad­met­tre? C’est lorsqu’ils ont créé l’hu­man­ité que les dieux ont aus­si créé la mort. La mort qu’ils nous ont des­tinée, tan­dis qu’ils se gar­daient pour eux la vie.

— Non. Non. Ma voix n’é­tait plus qu’un mur­mure.

C’est ain­si. Oublie ta quête et prof­ite de la vie qui t’est don­née. Que ton ven­tre soit repu, que la joie emplisse tes jours et tes nuits, la danse et le chant, la fête et les plaisirs. Dépouille-toi de ces hard­es, ne t’ha­bille plus que de pro­pre et de frais. Chéris l’en­fant qui te tient par la main, chéris l’épouse qui se réjouit de ton étreinte. C’est ain­si, Gil­gamesh, c’est égale­ment ain­si. Et c’est la seule façon de vivre : dans la joie, tant que dure la vie. Cesse de broy­er du noir et renonce à ta quête.

— Jamais je ne trou­verai le repos.

— Ce soir au moins, pour une fois. » [P310-311]

« Que te reste-t-il à red­outer, Gil­gamesh ? Je l’ai regardé en silence. L’é­mo­tion paralysante qui m’avait sub­mergé reflu­ait, mais la parole m’é­tait encore dif­fi­cile et je me con­tentais de le fix­er. Hormis les expres­sions de son vis­age, il demeu­rait aus­si figé d’une pierre. Je me suis même demandé si je ne con­tem­plais pas une stat­ue, un ingénieux arte­fact manoeu­vré par un prêtre caché sous le sol au moyen de cordages. Au bout d’un instant je me suis décidé : Je red­oute ce qu’il est don­né à tout homme de red­outer.

D’une voix très loin­taine il a demandé : À savoir ?

— J’avais un ami, comme un autre moi-même ; la mal­adie l’a saisi, la mort l’a emporté. Depuis ce jour, l’om­bre de ma pro­pre mort est tombée sur moi. Elle obscurcit ma vie. Je la vois s’allonger et ne vois plus rien d’autre. Père, j’ai peur.

— Ain­si le héros trem­ble de mourir. Impos­si­ble de dire s’il se moquait.

Non pas de mourir, l’ai-je repris. Mourir n’est qu’une souf­france, je con­nais la souf­france et ne la crains pas tant. Car elle se dis­sipe. C’est de la mort que j’ai peur. C’est de me voir pré­cip­ité dans la Mai­son de la pous­sière et de l’om­bre afin d’y demeur­er pour l’é­ter­nité.

— Là où ta roy­auté te sera retirée, où tu ne boiras plus le vin capi­teux dans une coupe d’al­bâtre? Où nul ne chantera plus ta gloire, où le con­fort te fera défaut ?

C’é­tait injuste de sa part. J’ai répliqué sèche­ment : C’est faux. Crois-tu que j’at­tache tant de valeur au con­fort, moi qui de mon plein gré m’en suis allé de ma cité pour par­courir, errant, les ter­res sauvages ? Crois-tu que le vin me soit indis­pens­able, ou les beaux vête­ments, les harpistes pour chanter mes exploits? Ce sont choses que j’ap­pré­cie : qui les repousserait ? Mais je ne red­oute pas d’en être privé.

— Alors dis-moi ce qui t’ef­fraie.

— Subir la perte de mon être. Men­er l’ex­is­tence d’une ombre ayant quit­té la vie, pau­vre chose de cen­dres qui traîne ses ailes dans la pous­sière. Cess­er de percevoir; cess­er de courir; cess­er de voy­ager; cess­er d’e­spér­er. Car Gil­gamesh c’est tout cela, et dans ce lugubre séjour il n’y aura plus de Gil­gamesh. Toute ma vie, saint père, se résout en une quête ; je ne sup­porte pas que cette quête prenne fin.

— Toutes choses ont une fin pour­tant.

— Est-ce bien vrai ?

Il m’a fixé du regard soutenu de ses yeux lai­teux d’aveu­gle, comme s’il scru­tait mon âme. Si nous bâtis­sons une mai­son, la croyons-nous inde­struc­tible? Si nous signons un con­trat, le tenons-nous pour un lien éter­nel? Après la crue, les eaux de la riv­ière ne se retirent-elles pas? Rien n’est durable. La libel­lule vit son pre­mier âge dans un cocon ; puis elle éclôt, elle entrevoit un moment le soleil ; et dis­paraît. Il en va de même pour le genre humain. Le servi­teur et le maître tous deux dis­posent de leur bref instant, le temps d’apercevoir le soleil. C’est ain­si.

Ces mots encore, qui me rédui­saient au dés­espoir !

C’est ain­si ! Ai-je crié. Toi aus­si me dis cela, mon père ?

— Peut-il en être autrement? La même des­tinée nous est à tous dévolue.

J’ai répliqué, avant de pou­voir con­trôler mes paroles : Et même à toi, saint père ?

Une remar­que grossière autant que stu­pide, et mes joues se sont empour­prées aus­sitôt. Mais il est resté impas­si­ble. Nous par­lerons de moi une autre fois, m’a dit le Ziu­soudra calme­ment. Aujour­d’hui, c’est de toi qu’il s’ag­it. Et voici ma pen­sée, Gil­gamesh d’Ourouk : non, tu ne crains pas tant la mort que tu n’en­rages de devoir t’y soumet­tre.

— Quelle dif­férence ? Ai-je fait. Peur ou rage ? Je n’en vois pas. Ce que je vois, c’est un monde plein de joies et de mer­veilles que je n’ai pas désir de quit­ter. Mais il le fau­dra bien­tôt.

— Non, pas si tôt, Gil­gamesh.

— Pourquoi ? Con­nais-tu le nom­bre de mes jours à vivre ?

— Moi? Non, certes non. Je ne voudrais pas t’abuser à ce sujet. Mais te voici encore jeune et très vigoureux. Il te reste bien des années devant toi.

— Si nom­breuses soient-elles, c’est encore trop peu. Car elles sont comp­tées, mon père.

— Et c’est ce qui provoque ta colère.

— Ce qui provoque ma détresse pro­fonde.

— Alors, dans ta détresse, tu es venu me trou­ver.

— C’est vrai.

— Est-ce la sagesse que tu sol­licites de moi ou bien est-ce la vie?

— Je ne puis rien te cacher. Je suis venu chercher la vie, saint père. La sagesse est d’une autre nature. Elle vien­dra, j’e­spère, avec le temps ; mais c’est de temps que j’ai besoin.

— Et tu crois pos­si­ble, par­venu sur cette île, d’obtenir ce temps pour toi-même.

— Je l’e­spère, oui.

— Alors puis­sent les dieux t’ac­corder ce que tu désires », a dit le Ziu­soudra. Un long silence s’en est suivi. Sa tête s’est affais­sée sur sa poitrine, il a paru se per­dre dans ses pen­sées : il a fron­cé les sour­cils, pincé les lèvres, soupiré. Je sen­tais bien que je l’avais fatigué; je n’o­sais plus pronon­cer un mot. Inter­minable, l’in­stant qui s’é­coulait. Allez, me dis­ais-je tout bas, viens vers moi, donne-moi ta béné­dic­tion, enseigne-moi le secret de la vie éter­nelle. Mais lui de soupir­er encore, de se ren­frogn­er à nou­veau.

Puis il a levé la tête et m’a fixé des yeux avec une telle inten­sité que j’avais du mal à le croire aveu­gle. Il a souri et m’a dit douce­ment : « Gil­gamesh, il fau­dra que nous repar­lions de ces choses. Je t’en­ver­rai chercher un autre jour. » Et du plus faible des gestes il m’a con­gédié. J’ai sen­ti qu’un invis­i­ble rideau descendait entre nous. Assis devant moi se tenait encore le Ziu­soudra, mais il n’é­tait plus là. Alors Lou-Nin­mar­ka, qui était resté auprès de moi depuis le début, s’est avancé pour me touch­er le coude. Je me suis relevé ; j’ai présen­té mon salut ; j’ai pris con­gé. Et j’ai suivi Lou-Nin­mar­ka par le labyrinthe obscur qui menait au monde extérieur, comme celui qui marche dans son som­meil. » [P335-338]

« Oui, mes journées sont lour­des et chargées. En vérité, il ne me reste guère de repos. Mais je n’aimerais pas qu’il en fût autrement. Con­cevoir, oeu­vr­er, con­stru­ire, faire : est-il une autre façon de vivre? Là réside le salut de nos âmes. Écoutez la musique nous venir du patio : le harpiste joue de son instru­ment, et par les mélodies qu’il com­pose il paie le prix de sa nais­sance au monde. Voyez l’or­fèvre cour­bé sur son établi. Le char­p­en­tier, le pêcheur, le prêtre, le roi; c’est dans l’exé­cu­tion de nos tâch­es que nous répon­dons à l’at­tente des dieux. Nous n’ avons pas été créés dans cette vie pour autre chose. Le caprice des dieux nous a pré­cip­ités dans un monde incer­tain où règne la pré­car­ité ; il nous faut, dans ce tour­bil­lon aléa­toire, trou­ver à nous assu­jet­tir en lieu sûr. Nous obtenons cela par le tra­vail ; le mien est d’être roi.

Ain­si je me donne à l’ou­vrage, mon peu­ple fait de même. Les tem­ples, les canaux, les murs de la cité, l’empierrement des rues… com­ment nous arrêter de répar­er, recon­stru­ire, restau­r­er ? C’est ain­si. Les rites et les sac­ri­fices par lesquels nous con­tenons le flot des puis­sances du chaos… com­ment nous inter­rompre de les observ­er? C’est ain­si. Nos tâch­es nous sont con­nues, nous nous en acquit­tons, tout est en ordre. Oyez cette musique dans le patio ! Ten­dez l’or­eille ! Écoutez-la !

Bien­tôt – fasse le ciel que l’heure en soit dif­férée ; pour­tant je serai prêt quoi qu’il advi­enne – bien­tôt, j’entreprendrai mon ultime voy­age » [P388-389]

Pour les passionnés de 3D et de Jeux

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