Nouvelles Jules Verne par Hannya Szellem : Seiin [成因]

Auteur : Hannya Szellem

Présentation : J’ai de sacrés problèmes avec la réalité, aussi j’ai passé trente ans à la fuir dans le merveilleux réconfort des livres, des jeux vidéos, des films et d’autres transports. Aujourd’hui, je cherche à donner forme, poids et parole aux fantômes qui s’agrippent à moi au cours de ces voyages, car ils commencent à devenir insistants.

Titre : Seiin [成因]

Résumé : À la suite d’un cauchemar, un jeune garçon amnésique se réveille dans le parc d’une demeure inconnue. Il y fait la rencontre d’un automate le prenant pour son inventeur et découvre que la maison entière regorge de mécanismes impressionnants. Lorsqu’il pénètre le bureau de l’inventeur sur les recommandations de l’automate majordome, le garçon découvre un journal évoquant un massacre lors de l’inauguration du tout premier train à propulsion verticale vers l’espace, événement lui rappelant son cauchemar. Tandis que les souvenirs du garçon refont surface, la réalité elle-même subit d’étranges perturbations…

Nombre de mots : 2100  – validé.


Vêtus de longs manteaux, silencieux comme des ombres, ils font irruption dans le train et figent le cri des passagers avec leurs sabres. Je tiens le bras d’une femme qui m’inonde de ses yeux couleur d’espace. L’ombre nous embroche de sa lame assoiffée, elle et moi… Je ne souffre même pas physiquement… Seul, un basculement brusque, de surprise en immense regret, tandis que l’univers se dilate, et que je sombre…

Un bourdonnement assourdissant comme un millier de trompettes me réveille. Je suis dans un petit jardin agencé à la manière des espaces de verdure élégants et paisibles du Japon, formé de tertres ronds, comme le dos de tortues, et de pierres moussues, baignées des rayons du soleil déclinant. Adossé contre un vieux bonsaï noueux et disproportionné, je promène mon regard embué, distinguant les arêtes d’une maison de ville coquette. La fraîcheur du soir m’arrache un frisson. Qu’est-ce que je fais là ? Qui suis-je au juste ?  Questions qui auraient anéanti un esprit à peine agité, mais je me sens calme, comme dépourvu de ma propre gravité. Même lorsque je me lève, mes muscles obéissent sans le moindre effort. Je pourrais aussi bien être mort.
Je contourne un splendide petit bassin de pierres, mais ses carpes ont quelque chose d’inhabituel. Me penchant sur l’eau, je réalise que ces poissons sont des machines aux nageoires et aux parties du corps reliées par des ressorts. Captivé par ce phénomène, j’éprouve un choc en y croisant mon reflet. Je vois un enfant, un gringalet bien vêtu, mais de constitution visiblement fragile, aux joues creuses et au regard quelque peu perdu. Me relevant, je me précipite à l’intérieur de la maison de ville, dans le couloir d’entrée, et heurte un corps dur. Je pousse un cri, croyant être entré en collision avec un cadavre. Mais je réalise que c’est un simulacre de forme humanoïde, mesurant à peine plus d’un mètre, portant un costume de service de très belle coupe et un haut-de-forme.

— Oh ! Bienvenue chez vous, professeur !, dit l’être d’une voix monocorde.
J’aurais pu être effrayé par ses mains énormes et son crâne dépourvu de visage, dans lequel sont fichés deux verres épais, si sa voix comme ses gestes n’étaient aussi… sympathiques.
– Bonjour… Je te remercie de cet accueil, mais je crains que tu n’attendes quelqu’un d’autre, dis-je.
La créature met quelques secondes à répondre, comme si elle réfléchissait. Et effectivement, je perçois derrière ses énormes binocles une lumière tournoyant comme une luciole.
– Non, c’est bien vous, professeur Hearn. Ma mémoire n’a de reconnaissance que pour mon créateur. Avez-vous fait bonne sieste ?
– Très bien… Merci, même si je crains ne pas en être sorti…
– Vos dires sont confus professeur.
– Tu tiens à m’appeler professeur. Mais moi comment je dois t’appeler ?
– Nome. Pour vous servir. Je suis l’assistant et le protecteur du professeur William Hearn, conçu et assemblé par lui. Vous, en toute logique. Maintenant, y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous avant de reprendre mes préparatifs ? Bien que j’apprécie cette conversation, vos bagages ne se feront pas tout seul !
– Mes bagages ?
– Oui. Nous devons être prêts à partir. Même s’il est agréable de rester chez soi, sachez qu’il est encore mieux d’aller voir ailleurs.

Je remercie Nome et le laisse à ses occupations, me dirigeant dans la salle à manger attenante à la cuisine. Mes yeux ne s’attardent guère sur l’intérieur propret et agréable, trop vite attirés par les mouvements incroyables d’une théière se déplaçant sur la table. Maintenue en équilibre fragile par le jeu de détente et de pliure de huit pattes métalliques, elle verse un liquide odorant dans une tasse prête. Je goûte au breuvage, un thé noir excellent… et brûlant. Mon attention est aussitôt reportée sur un nouveau prodige. Réagissant vraisemblablement à ma présence, des bras mécaniques s’efforcent de préparer un bien maladroit déjeuner sur le comptoir de la petite cuisine. En m’approchant, je réalise qu’ils sont tous reliés à des boîtiers en métal, incrustés dans la surface de marbre, et sur lesquels HEARN INDUSTRIES est gravé.
La maison semble regorger d’objets mécanisés, sans nul doute inventés par ce Hearn que l’automate majordome s’obstine à voir en moi. Même dans la salle de bains, les mêmes bras artificiels proposent aimablement d’arranger mon faciès, l’une tenant un rasoir, l’autre une brosse recouverte de mousse. De crainte d’être blessé, je m’en éloigne.
Quel genre d’homme peut inventer de tels outils pour les tâches quotidiennes ? Pensant en apprendre plus, je monte à l’étage et retrouve Nome, affairé à la sélection de vêtements dans une chambre jolie, mais qui aurait été bien ordinaire si elle ne servait d’espace aérien à de fantastiques miniatures d’engins ; une figurine aux ailes de papier, un ballon, un dirigeable… Je ne retiens pas une exclamation de surprise lorsque l’un des appareils me frôle sans le moindre bruit.

– Oh ! Vous voilà professeur, dit Nome, qui interrompt ses préparatifs.
– Incroyable…
Faible est le mot. Les aérostats se déplacent dans un flottement totalement silencieux. J’attrape le ballon sur lequel le nom de l’inventeur est cousu en lettres d’or. Nul mécanisme de propulsion, nulle hélice, mais un minuscule brûleur au-dessus de la nacelle diffusant une vapeur bleutée et inodore.
– C’est… qu’est-ce que…
– Des essais de géant, lâche Nome. C’est ainsi que vous avez toujours appelé vos prototypes. Une appellation tout à fait appropriée à la dimension de vos faits.
– Nome. Je crains que tu ne te méprennes… Je ne suis pas… Je m’appelle…
Le majordome artificiel s’approche de moi. Bien qu’il soit totalement dépourvu d’expression, j’ai la sensation que la lumière intermittente bleue dans ses binocles traduit de l’empathie.
– Vous devriez vous rendre dans votre bureau.
Sur ce, il reprend ses entrefaites.
Je lâche le petit appareil que je tenais, le laissant reprendre sa course, et me rends vers le bureau adjacent.
C’est l’unique pièce qui ne dispose d’aucun mécanisme visible. Des murs remplis d’ouvrages scientifiques et techniques, mais aussi de fictions dont plusieurs signées par le Français, Jules Verne, encadrent un bureau en désordre. Dessus, des dessins épars de machines incongrues, avec des formules chimiques étranges et récurrentes ; la maison mécanisée, Nome le premier « domestique » artificiel, et un « train vers les étoiles », tous signés par les industries Hearn. Je m’assieds sur le grand fauteuil, et un sentiment quelque peu douloureux me traverse en songeant à l’esprit génial qui a produit de telles merveilles, et dont j’ai, malgré moi, usurpé le nom.

Cette idée se brise en éclats lorsque ma main rencontre un objet, un médaillon. À l’intérieur, deux portraits ; celui d’un homme au regard contemplatif et celui d’une femme… la même femme aux yeux noirs que dans mon cauchemar.
Mon cœur cogne dans ma poitrine. En délogeant cette relique d’amour de son sépulcre de papiers poussiéreux, je tombe sur un article de presse de 1896 : « Massacre lors de l’inauguration du Miraï, premier train-ascenseur de Hearn Industries. William Hearn tué par les assaillants. » Une photographie illustre cette une macabre ; une énorme machine semblable à un empilement de wagons… et des cadavres par dizaines.
Pourquoi est-ce que j’éprouve soudain ce sentiment semblable à la colère ? Elle n’est pas dirigée contre quelqu’un en particulier ; juste… le sort, l’état des choses. Je ne sais plus ce qui est réel. Mais ce creux en moi, cette sourde nostalgie ressemble au rappel d’une vie lointaine, noyée sous des strates et des strates de néant…
Et soudainement, une secousse. L’univers vibre, et j’entends à nouveau ce bourdonnement. Je me bouche instantanément les oreilles et attends. C’est Nome qui finit par me tirer de ma catalepsie volontaire.
– Professeur ? Tout va bien ? Je ne voudrais pas déranger votre travail, mais chaque succès à la fois. C’est jour de gloire, et ils vous attendent.
Le bruit infâme s’est tu, laissant place à une rumeur au-dehors. Des gens scandant des « hourrah ». Je bondis hors de mon fauteuil et regarde par la fenêtre ; une foule s’est amassée devant le portail.
– Allons, dépêchons-nous, il est grand temps, me presse mon serviteur. Nous descendons, Nome portant trois lourdes malles sur une seule main, et moi contenant un milliard de questions. La lune énorme éclaire une cohue composée d’hommes, de femmes et d’enfants endimanchés, applaudissant et acclamant notre approche du portail. Au-dessus de leurs têtes, des aérostats miniatures flottent, créant l’illusion d’aéronautes lilliputiens défiant des géants.

En sortant de la propriété, on m’acclame, on me serre la main. Des journalistes me noient de questions, pendant toute la traversée d’une rue familière. Je suis hébété, incapable de faire autre chose que hocher la tête et sourire. Je perçois fugacement des visages d’enfants émaciés entre les silhouettes radieuses du public. Nome ouvre la voie. Au bout du chemin, nous assistons à un pandémonium pyrotechnique, illuminant un spectacle me coupant le souffle, dérobant mon équilibre. Devant nous, je le reconnais… il ouvre ses portes magnifiques. Un véritable train, mais différent des autres. Quatre étages, quatre wagons aux façades ornées, attachés à une structure en métal se perdant dans les nuages. Le Miraï. Le train-ascenseur, le train des étoiles… Des passagers sélectionnés pour le lancement montent à bord, surexcités. Une dernière série de photographies capture cet instant, et je monte à mon tour, poussé par un automatisme. Ceci est déjà arrivé. Je le sais, au plus profond de mon être. Je m’active ; j’essaie de les avertir, de les empêcher de monter. Dans le wagon principal, j’ai beau tirer, secouer, crier, ils n’écoutent tous que leur joie de participer à l’inédit.
Et dans le tumulte, je cherche quelqu’un. Je crois la voir pendant une seconde… Mais elle s’est volatilisée derrière une ombre armée d’un sabre. Je n’ai que le temps de voir deux lumières bleues à l’intérieur de sa capuche, avant que…

L’image se fige sur l’écran de l’ordinateur. Un message d’erreur confirme l’arrêt de la simulation. L’assistante sent que le président contrôle une colère aussi blanche que les murs de la salle de contrôle. Prévisible, après le vingt-quatrième essai infructueux.
– Bien, peste-t-il en libérant son siège. Résumons. Nous avons remis William Hearn sur les rails à l’âge de dix ans suivant votre idée qu’un esprit encore ingénu déclencherait une mémoire sélective, là où le Hearn adulte s’est révélé émotionnellement ingérable. Vous avez même suggéré de sauter l’époque où, gosse, il volait son pain dans les rues pour directement le confronter à ses inventions futures. Et qu’avons-nous obtenu ? Pas le moindre indice sur la formule de l’agent chimique H.
– Ce n’est pas mon idée, répond l’assistante. Allez donc demander des comptes aux psychiatres que vous maintenez en cellule. Moi, je m’occupe que de l’upload. Quel que soit le chemin que le logiciel fait prendre aux souvenirs synthétisés, ceux de l’attaque de la secte Chikyû no Seiin ont toujours lieu et plantent la session exactement au même endroit.
– Épargnez-moi vos allusions moralistes. Vous recevez de belles sommes du gouvernement pour ce projet, vous et vos copains graphistes et codeurs incompétents ! Demandez-leur donc pourquoi le texte des plans est illisible et la photo du médaillon, censurée.
Soupirant, la jeune programmeuse pèse avec soin les conséquences de la révélation qu’elle s’apprête à faire au président de l’une des plus importantes des structures secrètes de recherche au monde.
– Mon équipe n’y est pour rien… C’est Hearn, finit-elle par lâcher.
Le président se rassoit lentement et met un temps avant de répondre, croyant que ces pauses silencieuses alimentent la tension menaçante qu’il a l’habitude d’entretenir.
– Expliquez-vous, Gaya.
– Hearn a vu sur les plans la formule de l’agent H capable de mouvoir la matière. Pas nous.
– Allons… Vous êtes en train de me dire que…
– Hearn est vivant.
L’homme n’a pas déridé devant cette réponse, bien qu’elle l’ait sincèrement interpellé.
– Nous parlons d’une entité virtuelle recomposée à partir d’un ensemble de données écrites et d’images ayant constitué son existence…
– Écoutez-moi monsieur. Lorsque nous avons relancé la simulation, il semblait rêver, ça a gelé la simulation pendant près de cinq minutes. Ça expliquerait ce portrait flouté dans le médaillon, c’est probablement quelqu’un que sa mémoire refuse de partager.
– Très bien… admettons votre théorie délirante, que proposez-vous ?
– Nome, formule Gaya en jubilant intérieurement. Le majordome lui a dit qu’il comprendrait s’il se rendait dans son bureau. Il suffirait que nous en fassions notre allié afin d’amener Hearn à parler.
– Vous savez pertinemment que le logiciel annule toute tentative de hack.
– Je ne parlais pas du Nome reconstitué par le logiciel…

Les lèvres du président manifestent ce qui ressemble à un sourire, tandis que l’idée fait son chemin. Sans quitter l’assistante des yeux, il sort son téléphone.


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