Nouvelles Jules Verne par Laurence Soleymieux : Tyranna21

Auteur : Laurence Soleymieux

Présentation : J’ai suivi les trois années du cycle l’Artisanat de l’écriture proposées par les Artisans de la fiction. Dès qu’une occasion de pratiquer l’écriture de la nouvelle se présente (concours ou appels à textes) j’essaie de participer. Dans le cas présent, ce qui m’a motivé à me lancer dans l’écriture d’une nouvelle comme l’aurait fait Jules Verne, c’est la possibilité d’explorer une intrigue d’aventure/de quête dans un univers étranger, potentiellement hostile, dans lequel l’expertise des protagonistes à ses limites.

Titre : Tyranna21

Résumé : Un généticien reconnu, s’adjoint les services d’un paléontologue à des fins d’expérimentation génétique pour sauver sa fille, atteinte d’une leucémie. Les découvertes récentes menées par un confrère du généticien montrent que le liquide lymphatique du tyrannosaure contient les propriétés pour enrayer les cancers du sang. Le paléontologue est un expert des prédateurs préhistoriques. Le généticien sait utiliser l’ADN fossile et la biologie moléculaire. Ce dernier réussit à convaincre l’enseignant chercheur de l’accompagner sur le territoire des dinosaures pour y installer un laboratoire où naîtra, grâce à la science, Tyranna21.

Nombre de mots : 1853 – validé.


Ce matin-là tandis que François Taupin buvait son grand bol de café noir, une voix singulière attira son attention sur le poste de radio. Le généticien Sud Américain Bruno Escobiru, à qui Taupin vouait une admiration sans bornes, faisait état de ses travaux et avancées notoires en matière d’ADN fossile et de biologie moléculaire. Il prétendait même que l’ADN trouverait dans un futur proche des applications météorologiques qui permettraient de ralentir et atténuer l’intensité des cyclones.

L’animateur radio annonça une soirée dédicace à l’occasion de la sortie du nouveau livre d’Escobiru, précisant que la moitié de la recette serait donnée à une association de recherche et lutte contre le cancer. La fille d’Escobiru âgée de quinze ans était atteinte d’une leucémie.

« C’est l’occasion rêvée de le rencontrer » pensa Taupin. De nature plutôt timide, ce dernier exerçait la profession d’enseignant chercheur à la faculté de Sciences Naturelles et d’Anthropologie. Spécialiste des grands prédateurs de la préhistoire, il se passionnait pour l’examen des fossiles de tyrannosaures et autres vertébrés de la famille des dinosaures.
Il passait désormais plus de temps à écumer les grottes de la région que de fouler l’estrade de l’amphithéâtre où il dispensait ses cours. Taupin commençait par relever soigneusement tous les indices qui indiquaient le passage des tyrannosaures au fond de ces cavernes. Il époussetait de sa brosse la paroi de la grotte et lorsqu’un morceau de fossile apparaissait il en incisait le pourtour pour le détacher délicatement de la pierre et le plaçait dans une boîte transparente. Ses trouvailles le rendaient fier, même s’il ne connaissait pas l’aura médiatique du scientifique. D’ailleurs, cela ne l’intéressait pas mais parfois il se sentait un peu étriqué dans sa petite vie bien organisée, prévisible. Solitaire, il consacrait son existence à des prédateurs à jamais disparus, mais il doutait que cela intéresse quelqu’un.
« Un peu de fantaisie et d’aventure serait bienvenue » pensait-il, tout en poussant la porte de la librairie pour la dédicace d’Escobiru.
Lorsqu’il s’approcha de la table où l’homme signait les ouvrages, Taupin réfléchit à ce qu’il allait lui dire. Avant qu’il n’ait le temps de formuler la phrase mentalement, c’était son tour. Le scientifique lui demanda son nom. Il répondit en ajoutant : « Paléontologue, spécialistes des grands prédateurs préhistoriques ». À ces mots, l’homme leva la tête et plongea ses yeux bleux dans ceux de Taupin, puis il lui fit signe de se baisser. Taupin se rapprocha et Escobiru murmura :
« Pouvez vous m’attendre à la fin de la dédicace ? J’ai une proposition à vous faire ». Taupin bafouilla quelques mots maladroitement et acquiesça de la tête.

Au bout d’une heure, les derniers clients quittèrent la librairie. Le scientifique rejoignit le paléontologue et l’invita à sortir.
— Je vous remercie d’être resté. Je connais votre engagement auprès de l’Université ces dernières années. Vos connaissances des grands prédateurs de la préhistoire et vos compétences en matière d’identification de fossiles lui ont permis de jouir d’une impressionnante collection. Lors de ses recherches, un confrère a identifié qu’une enzyme contenue dans le liquide lymphatique du tyrannosaure pourrait guérir certains cancers tels que la leucémie. Ma fille est condamnée. Elle se bat contre cette fichue maladie depuis deux ans et elle n’a que quinze ans. Je ne peux pas abandonner, pas maintenant.

— Je ne comprends pas. Qu’attendez-vous de moi ?
— J’ai besoin que vous m’aidiez à recréer un tyrannosaure d’après l’ADN contenu dans les fossiles.
— Quoi ? Mais c’est insensé ! Vous n’y songez pas sérieusement ?
— C’est ma seule chance de sauver ma fille. Aucun être vivant ne possède cette substance miraculeuse pour guérir les lymphomes et autres myélomes. Bien sûr le tyrannosaure qui sortira du laboratoire ne sera pas identique à celui qui a vécu il y a 66 millions d’années mais son système biologique nous permettra, d’après son génome, de reconstituer les fluides recherchés.
Je suis prêt à financer une expédition en Patagonie et tout le matériel dont vous avez besoin. Vous savez que ce pays recèle l’une des plus grosses concentration de fossiles de dinosaures. Tout ce que vous aurez à faire, c’est prélever des fossiles de tyrannosaures en parfait état. Quant à moi, j’installerai mon laboratoire sur place et à partir du fossile que je jugerai recevable pour cette grande expérimentation scientifique, je créerai une cellule souche d’après l’ADN fossile qu’il contient. Les jours de la vie de ma fille sont comptés.
Nous avons tout essayé : la chimiothérapie, la radiothérapie mais la maladie progresse inexorablement… Le temps presse. Si vous acceptez, nous nous envolerons dans une semaine pour la province de Neuquen, terre de prédilection des dinosaures.

— Je ne sais pas quoi dire…. Euh… en même temps c’est une occasion inespérée pour moi de pouvoir prêter main forte à une expérience aussi incroyable… souffla Taupin avant de lâcher : C’est d’accord, j’accepte !

Les deux hommes se serrèrent la main avant de se quitter. Dès le lendemain, Taupin prit ses disposition vis à vis de la Faculté et fit une demande de disponibilité de six mois.
La semaine suivante, il retrouva Escobiru à l’aéroport.
— Je vous suis reconnaissant d’avoir accepté.
— Ne me remerciez pas, attendez plutôt la fin de la mission… avança prudemment Taupin.

Le lendemain de leur arrivée, après avoir roulé pendant une centaine de kilomètres les deux hommes accompagnés par deux guides locaux et des ânes, s’enfoncèrent à pieds, sacs au dos à travers la steppe. Ils traversèrent une zone forestière abritant pumas jaguars et serpents. Les guides équipés de machette et fusil restaient sur leur garde pour assurer le protection des deux européens. Une femelle jaguar produit un feulement à leur passage tandis que ses petits se trouvaient derrière elle. Les guides prononcèrent d’une voix rauque des mots en anglais pour la calmer. Taupin ne quittait pas le sentier du regard jetant un coup d’œil furtif aux branches qui le surplombait craignant qu’un insecte venimeux ou un serpent ne l’attaque.

Au bout de deux jours de marche, ils atteignirent enfin leur QG. Ils installèrent leur campement adossé à une bâtisse en torchis au sein d’une vaste plaine semi aride. Des tissus colorés tendus et fixés au bout de trois grands mats leur permirent d’abriter une partie de leur matériel sous ces voiles d’ombrage. En fin de journée, un policier passa les voir afin de s’assurer que la mission était bien cadrée et que les deux hommes disposaient d’une garde rapprochée, en cas d’attaque animale.

Les deux hommes s’installèrent dans la bâtisse à l’abri des prédateurs. Durant la nuit, les deux guides organisèrent une ronde à l’extérieur. Ils répétèrent la surveillance pendant tout le séjour de leurs éminents hôtes.

Au petit matin, le paléontologue muni de ses outils arpenta le lopin de terre, sarclé avant leur arrivée. Il s’accroupit et commença à remuer délicatement la terre meuble avec un râteau à main. Il identifia deux assez gros morceaux de fossiles incomplets mais de très bonne facture, qu’il plaça sur son tamis. Il poursuivit pendant trois jours ses recherches confrontant constamment ses prises avec les données issues de fouilles paléontologiques faisant loi sur le tyrannosaure. Pendant ce temps, le scientifique qui avait installé son matériel de laboratoire dans la bâtisse préparait l’incubateur ainsi qu’une couveuse de deux mètres de long par un mètre cinquante de large. Un groupe électrogène pourvoyait l’électricité nécessaire.

La semaine suivante, Escobiru choisit parmi les fossiles celui qui lui paraissait le plus prometteur. Puis, il s’enferma dans son laboratoire et travailla sans relâche deux jours et deux nuits. Au matin du troisième jour, Taupin pénétra dans le laboratoire et découvrit, tel un gosse émerveillé, que le processus de division de la cellule souche tant espéré par le scientifique fonctionnait. Les traits tirés mais soulagé le généticien s’accorda quelques heures de sommeil.

Le lendemain il plaça délicatement le nouvel embryon dans l’incubateur chauffé par une lumière rouge. Quelques jours plus tard, ils découvrirent à travers la vitre, l’œuf de tyrannosaure. Au bout de quelques jours l’œuf mesurait soixante centimètres de haut pour un diamètre de vingt centimètres. D’après les calculs du scientifique, le bébé tyrannosaure ne tarderait pas à casser sa coquille à l’aide des griffes acérées de ses deux doigts. Deux jours plus tard, ils assistèrent à ce spectacle inédit et décidèrent d’immortaliser l’instant en filmant l’éclosion. Ils partagèrent la vidéo sur les réseaux sociaux, créant une viralité sans précédent. Escobiru se sentait fier d’avoir réussi à mener à bien cette prouesse scientifique et Taupin d’y avoir contribué. Ils firent tinter une coupe d’un vin pétillant local pour sceller l’instant.

Le bébé Tyrannosaure, femelle, fut appelé Tyranna21. Escobiru le plaça dans la grande couveuse pendant deux semaines. Tyranna21 changea de poids et de taille en un temps record. La pesée quotidienne indiquait qu’elle prenait deux kilos chaque jour et à la sortie de la couveuse, elle mesurait la taille d’un humain adulte. Le scientifique lui administra une puissante dose de tranquillisant et Taupin préleva le précieux liquide à l’aide d’une grosse seringue placée dans son cou. Avant qu’elle ne se réveille, les deux hommes la transportèrent avec l’aide des deux guides jusqu’à une cage métallique fixée au sol, dans le sous-sol de la bâtisse.

— Grâce à cette femelle, on va exploiter notre découverte pour créer une lignée de Tyrannosaures ! Ils peupleront les parcs animaliers d’Europe ! s’enthousiasma Escobiru.
— Ce n’est pas une bonne idée. Je vous rappelle que cette mission a un objectif précis : guérir votre fille grâce au liquide lymphatique du tyrannosaure. Vous avez réussi à « ressusciter » un tyrannosaure, ce qui est déjà à peine croyable ! Notre mission s’arrête là.
— Ne soyez pas pessimiste Taupin. Sans un grain de perspicacité, tous les grands génies des siècles passés ne nous auraient pas permis d’arriver là où nous en sommes !

Le paléontologue, vexé, tourna les talons. Après avoir vérifié les propriétés biochimiques du précieux sérum, Escobiru le fit partir par le premier avion pour qu’on l’administre à sa fille avec un adjuvant.
Durant les deux mois qui suivirent, les deux hommes alternaient la surveillance étroite de l’animal le nourrissant de chauve souris, de lièvres. Il mesurait désormais 3 mètres de haut et pesait près de 200 kg.

Un matin, tandis qu’Escobiru prenait son tour pour aller nourrir l’animal, il constata avec stupeur que la cage était vide. La porte métallique avait été forcée. L’animal avait tout détruit sur son passage y compris le matériel dans le laboratoire : plus de couveuse, plus de microscope. Ne subsistaient que des fragments cassés qui jonchaient le sol.

Escobiru couru prévenir Taupin.
— Et maintenant on fait comment pour retrouver cet animal dangereux ? Vous entendez quoi dans Tyrannosaure ? Lâcha Taupin avec mépris.
— Tyran, pourquoi ?
— Votre protégée doit déjà être en train de tyranniser un pauvre ère dans le village le plus proche…

Quatre jours jours plus tard, après des heures et des heures de traque pour identifier des indices ou traces laissés par Tyranna21, le généticien perdit patience. Il se fit conduire dans une grande ville afin de téléphoner au médecin personnel de sa fille. On lui confirma que suite aux injections, les dernières analyses étaient encourageantes.

Au retour, tandis que la voiture approchait du campement, il aperçut des policiers qui interrogeaient Taupin car trois personnes venaient d’être violemment tuées dans le village voisin par le tyrannosaure, dont une jeune fille âgée de quinze ans… elle aussi.


 

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