Le voyage du héros de Joseph Campbell revisité par Vogler
Le voyage du héros

Aspirants scénaristes, romanciers, dramaturges, et même publicitaires, ce dossier s’adresse directement à vous. On y parle de l’approche de Joseph Campbell et son voyage du héros, revisité par Christopher Vogler pour le cinéma.

Il y a quelques années, alors que je conseillais un ami pour la rédaction de son prochain roman, je suis tombé sur une vidéo dans laquelle Alexandre Astier parlait d’une masterclass de Christopher Vogler, l’auteur du Guide du scénariste qui explique comment faire évoluer un héros dans un récit de façon à en faire une histoire passionnante et percutante. C’est en analysant le script de Star Wars, écrit par Georges Lucas que Vogler a commencé à élaborer ce qui allait devenir un véritable d’outil d’aide à la création et à l’analyse de scénarios. Sa méthode a inspiré les plus célèbres scénaristes d’Hollywood et l’on retrouve son influence dans de très nombreux films, du Roi Lion à Fight Club en passant par La ligne rouge. Cette façon de créer des scénarios à l’américaine a été critiquée dans certains milieux français, hostiles à la mise en place de cadres jugés trop rigides, rendant la production trop artificielle et uniforme, mais elle a été utilisée pour Kaamelott, Bienvenue chez les Ch’tis ou la famille Bélier.

Au cœur de la méthode : le voyage du héros de Joseph Campbell

Le voyage du héros est un concept établi par Joseph Campbell décrit dans son livre Le Héros aux mille et un visages. Il consiste à découper une histoire en trois actes, comportant au total douze étapes. Il ne faut pas prendre voyage au sens littéral, mais comme une métaphore. Il s’agit de l’évolution du personnage, il n’y a pas forcément de déplacement dans l’espace, mais un passage d’une situation ordinaire à une autre, plus propice aux défis et qui forcera le personnage à devoir évoluer ou périr.
Cela commence par la présentation d’un personnage et de son quotidien. Arrive ensuite une quête, sous la forme d’un appel à l’aventure pour résoudre un problème ou relever un défi. Le héros hésite à répondre à cet appel, il a peur de l’inconnu, reste parfois attaché au confort du quotidien. Mais une sorte de mentor ou d’inspirateur entre en scène, quelqu’un qui va lui fournir un objet spécial ou une information importante amenant le personnage — ce héros en devenir — à se lancer dans l’aventure et affronter les épreuves. C’est alors qu’il franchit un seuil le séparant de son ancienne vie et le contraignant à ne plus pouvoir faire demi-tour. Il va alors subir de nombreuses épreuves, faire de belles rencontres, forger des alliances, mais aussi lutter contre des ennemis. Le point ultime de sa quête, où l’attend l’épreuve ultime, forge le héros qui n’était que potentiellement présent en lui, toutes ces épreuves l’ont changé. Il s’empare de l’objet de sa quête et entame ensuite le chemin du retour, tel Ulysse heureux de rentrer à Ithaque après avoir fait un beau voyage. Le héros est transformé par cette expérience et, même s’il revient dans son monde ordinaire, il ne sera plus jamais le même.
Cette simple structure est à la base de la plupart des histoires que nous connaissons. Même si toutes les étapes ne sont pas strictement les mêmes, on retrouve cette trame commune, provenant du fond des âges, du temps où nous racontions des histoires au coin du feu, en famille et entre amis, afin de transmettre la connaissance et forger les caractères ; apprendre à devenir un homme aurait-on dit au temps jadis.

Cette évolution du personnage, auquel on s’identifie, est la pierre angulaire de l’intérêt que nous y portons, comme si l’on attendait de cette histoire une sorte de modèle à suivre, de guide, pour apprendre à évoluer et se préparer à passer les épreuves que la vie mettra sur notre chemin. C’est aussi une façon de se préparer à l’extraordinaire. Notre vie, celle de tous les jours, est probablement bien banale à côté d’un Indiana Jones dans les Aventuriers de l’arche perdue. Ce dernier subit des épreuves auxquelles nous ne serons probablement jamais confrontés. Mais nous espérons, au plus profond de nous-mêmes — et c’est certainement la raison de toutes ces histoires, des mythes aux contes de fées — que ce que nous aurons appris puisse un jour servir à notre propre évolution. Évoluer, grâce à l’exemple fourni par d’autres.

On dit que les gens les plus intelligents apprennent des erreurs des autres, que d’autres ont besoin de les faire eux-mêmes, et que les moins aptes intellectuellement n’apprennent même pas de leurs propres erreurs ! De fait, si les histoires se sont transformées depuis l’aube de l’humanité, empruntant d’autres formes comme celle du film, de la série, du manga ou du jeu vidéo, le fond reste le même. Nous avons toujours ce même besoin ancré en nous qui explique qu’une bonne histoire, une histoire que l’on retient, qui nous bouleverse, voire qui nous sublime, a toujours une structure assez similaire, peu importe le médium utilisé pour la raconter.

Les étapes:

  1. Le monde ordinaire
  2. L’appel à l’aventure
  3. Le refus de l’aventure
  4. La rencontre avec le mentor
  5. Le passage du seuil
  6. Tests, alliés, ennemis
  7. L’approche
  8. L’épreuve suprême
  9. la récompense
  10. Le chemin du retour
  11. La résurrection
  12. Le retour avec l’élixir

 

Ecrire un livre en s'inspirant du voyage du héros - Blog Librinova

Préalable à la méthode

Si vous souhaitez écrire une bonne histoire, peu importe le medium sur lequel vous déroulerez le récit, la première chose que conseille Vogler est de définir un thème. Selon lui, « un thème est l’affirmation en un mot d’une motivation ou d’une qualité humaine qui parcourt, comme un facteur unifiant, l’intégralité d’une histoire ». Le thème dans Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas est la vengeance. Le thème de plusieurs nouvelles de Lovecraft, souvent commun avec Edgar Poe, est la peur de sombrer dans la folie. Il n’est pas toujours facile d’identifier le thème principal d’une histoire, c’est parfois inscrit en filigrane et il est nécessaire d’en avoir une vision globale pour mettre un nom dessus. Un même thème peut être traité selon différents genres.

Il est essentiel de mettre en place une adversité, qu’elle soit représentée par un personnage ou une situation qu’il faut combattre. C’est cette situation qui va forcer le héros à évoluer, à se dépasser.

Comment appliquer cette méthode ?

Sur une œuvre existante : Fight Club

Ce que nous vous proposons maintenant, c’est de regarder le film Fight Club et le passer aux rayons X avec la grille que nous venons de définir, et de définir les 4 premières étapes.

Étape 1 : Jack, le narrateur, est expert pour une grande compagnie d’assurance, un travail qu’il juge ennuyeux et sur lequel il porte un regard cynique. Dans la vie de tous les jours, il est superficiel et très sensible aux apparences, portant telle chemise de marque ou achetant tel ou tel objet sur catalogue, afin de combler un vide intérieur qu’il n’arrive pas à remplir. Il porte toutefois un regard critique sur tout cela. Il développe assez vite des insomnies qui le rendent narcoleptique. Tout cela correspond à son monde ordinaire.

Étape 2 : Un jour, alors qu’il consulte un médecin pour obtenir des somnifères, il se plaint de souffrir le martyre. Ce dernier refuse de lui faire une ordonnance et lui conseille de voir ce qu’est la vraie souffrance en assistant un soir à une réunion d’un groupe de soutien pour le cancer des testicules. C’est l’appel de l’aventure. Il peut suivre ce chemin et voir où tout cela l’entraînera, ou continuer à s’enfoncer dans une lente dépression.

Étape 3 : La première fois qu’il assiste à ce type de réunion, il se sent vivant comme jamais et dort le soir comme un bébé. Cependant, il lui faut renouveler l’expérience pour que cela fonctionne à nouveau. Il se met alors à fréquenter d’autres groupes de ce type, un pour chaque soir de la semaine. Très rapidement, il devient accro. Cela lui convient jusqu’à ce qu’il repère un autre fraudeur en la personne de Marla Singer, une femme qu’il rencontre à son groupe du cancer des testicules. En sa présence, il ne peut plus se lâcher et son remède ne fonctionne bientôt plus. Marla devient sa nouvelle tumeur. Mais au lieu d’aller au-devant de la transformation, c’est-à-dire de changer de vie afin de se sentir pleinement vivant, il négocie avec Marla pour ne pas se retrouver ensemble aux mêmes réunions.

Étape 4 : Un jour, il fait la rencontre d’un personnage atypique du nom de Tyler Durden dans un avion, au retour d’un voyage d’affaires. Il est à la fois séduit par la personnalité de ce dernier et bousculé par ses manières. Ce dernier lui donne sa carte de visite. Un évènement va alors être déterminant : une fuite de gaz dans l’appartement de Jack est à l’origine d’une explosion. N’ayant plus de chez lui, il décide d’appeler Tyler pour continuer son échange dans un bar. Ce dernier lui dit qu’il n’a pas besoin d’être parfait, qu’il peut vivre une autre vie. Mais, bien qu’une partie du monde ordinaire de Jack ait disparu, rien ne l’empêche de prendre un hôtel et de reconstituer progressivement un nouveau chez-lui, identique à l’ancien, tout en poursuivant cette vie rassurante qu’il déteste.

Si vous voulez en savoir plus sur cette méthodes, nous avons analysé le film au complet dans le magazine n°5 un scénario complet imaginé de zéro en utilisant la méthode vogler/campbell.

Sur une nouvelle histoire : Tokyo Harappa

Retrouvez dans le magazine n°5 un scénario complet imaginé de zéro en utilisant la méthode vogler/campbell.

Making of

Tout au début de l’histoire, je ne savais pas vraiment où j’allais. C’est en suivant cette trame proposée par Volger et Campbell que le récit s’est écrit petit à petit. Ce récit suit scrupuleusement le voyage du héros, en prenant quelques libertés toutefois au niveau des personnages ; le personnage principal disparaît à la fin et le principal antagoniste survit et connaît une transformation également. Akemi devient l’adversaire, car elle est folle de douleur et qu’elle se laisse contrôler par son ego. Elle va sombrer jusqu’à commettre un fratricide en faisant exécuter sa sœur. Mais Shandra, qui est une très vieille âme, lui pardonne, car elle sait qu’il s’agit d’un acte d’amour à la base et elle aime profondément sa sœur. J’avais envie également que le combat final se déroule dans 2 mondes, chacun ayant comme racine l’une des cultures, avec finalement, une sorte de monde hybride où tout se rencontre. Le monde de Satya m’a été suggéré par le besoin de passer d’un monde ordinaire à un mode extraordinaire. Pour reconnecter Shandra à ses origines et rencontrer son mentor, il me fallait la faire partir en Inde. Mais ce voyage ne suffisait pas, il fallait que mon personnage franchisse un seuil, que nul retour en arrière ne soit possible. J’avais envie d’un combat effroyable entre deux titans qui se déroulerait dans un autre monde, l’un d’eux étant un Dieu issu de l’hindouisme.
En suivant le voyage du héros, il fallait que Shandra perde un premier combat. Au passage, j’ai pensé qu’il serait bien de tuer son mentor, pour mieux le faire revenir ensuite, mais dans l’autre monde. Sa récompense, c’est de retrouver son fils et d’arriver au bout de la quête, pouvoir le libérer afin qu’il continue son cycle de réincarnation. Mais je n’avais pas encore ma grande scène… celle où Shandra allait affronter Akemi par Titan interposé.

Conclusion

Tout au début de ce dossier, je vous parlais de ma découverte de cette méthode grâce à une vidéo d’Alexandre Astier. Ce dernier nous confie qu’après avoir assisté à un séminaire de Vogler à Londres, il a commencé à analyser toutes les histoires qu’il lisait et les films qu’il voyait en utilisant cette grille de lecture. Puis, vient un moment où l’on commence à regarder l’ensemble de la recette, on modifie quelques étapes et on change quelques ingrédients, et on commence à considérer qu’il s’agit bien de sa propre cuisine. Bien entendu, le thème et les sujets abordés ne me sont pas étrangers ; j’y réfléchis depuis des années et je pourrais en tirer des centaines d’ouvrages. Le genre que j’ai choisi, le cyberpunk dans un Japon futuriste, mériterait d’être approfondi afin d’en respecter davantage les codes. Mais l’histoire est tout à fait originale, sauf cas avéré de cryptomnésie ; elle s’est construite au fur et à mesure, en suivant la méthode.

Vous trouverez un dossier complet dans le magazine « Les Créateurs de Mondes » n°5 disponible ici (ainsi que de nombreux bonus en vidéo).


Christopher Vogler

Né en 1949 dans le Missouri, Vogler est passionné dès son enfance par les contes de fées et la mythologie, les dessins animés et la télévision des années 50.

Analyste pour les studios d’Hollywood, il est notamment intervenu sur les films Aladdin (1992), Le Roi lion (1994), Un beau jour (1996), Hercule (1997), À l’épreuve du feu (1997), Volcano (1997), Mulan (1998), La Ligne rouge (1998), Anna et le Roi (1998), Fight Club (1999), Fantasia 2000 (2000), Je suis une légende (2007), The Wrestler (2007), Hancock (2008), Une histoire de famille (2008), 10 000 (2008), Karaté Kid (2010), The Fighter (2011) et Men in Black 3 (2012).

Des auteurs comme Darren Aronofsky ou Alexandre Astier se revendiquent de l’approche Vogler, militant pour son utilisation dans l’écriture de scénario de films ou de séries.

Ses livres :

  1. Le guide du scénariste : Concevoir des histoires universelles qui toucheront tous les publics (2013) —Sur Amazon.
  2. Mémo à l’usage des scénaristes : secrets d’écriture pour élaborer une structure et construire des personnages (2019) —Sur Amazon.

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